L’impact social et politique de la catastrophe de Tchernobyl: un numéro thématique de la London Ukrainian Review

Numéro 6 publié le 26 mars 2026 sur London Ukrainian Review


À l’occasion du quarantième anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl, survenue le 26 avril 1986, la London Ukrainian Review consacre son dernier numéro à cet événement. Ce dossier revient sur l’explosion et sur les conséquences profondes qu’elle a eues, marquant et redessinant « les paysages politiques, écologiques et culturels à travers le monde ». Le numéro, dirigé et introduit par Sasha Dovzhyk, rappelle à quel point cette catastrophe a été l’un des catalyseurs de la chute de l’Union soviétique, sans pour autant mettre fin à ce qui est identifié par les auteurs comme une violence coloniale russe. Le numéro thématique tisse ainsi un lien de continuité entre la violence subie à l’époque soviétique et celle exercée par la Russie aujourd’hui.
Nous publions ici une présentation des articles de ce numéro qui sont accessibles en ligne dans leur version originale anglaise.

Actualité des études ukrainiennes

4–5 minutes

Cliquez ici pour voir le numéro (en anglais)

Le numéro commence par une conversation avec l’historien Serhii Plokhy. Il souligne le rôle central de la catastrophe dans la formation de l’espace politique ukrainien à la fin de l’URSS: “Il existait un lien direct entre Tchernobyl et l’indépendance ukrainienne. Ainsi, la première manifestation de masse à Kiev portait sur Tchernobyl, et c’est là que l’on peut dater le début de l’engagement civique et de la vie politique en tant que telle. (…) J’ai continué à utiliser Tchernobyl comme une fenêtre sur l’état de la société ukrainienne. Dans ce cas précis, cela a permis de mettre en évidence les changements survenus dans la société depuis la chute de l’Union soviétique.
Plokhy revient ensuite sur l’occupation russe de la centrale nucléaire de Zaporijia en mars 2022. Il met en avant la menace sécuritaire que cette situation  engendre, en identifiant à la fois une  vulnérabilité critique, et l’absence d’un cadre légal international. 

Orysia Kulick, historienne, propose ensuite un essai sur les  racines coloniales de l’énergie nucléaire soviétique. Elle souligne la répartition géographique “punitive” des centrales, positionnées de manière disproportionnée en Ukraine, région qui fournissait déjà une forte proportion  de la main-d’œuvre du Goulag  après la Seconde Guerre mondiale. Elle dépeint une exploitation des ressources humaines et environnementales à la fois prédatrice et inscrite dans un projet politique: “L’énergie nucléaire était peut-être un projet de prestige, mais c’était aussi un projet de civilisation pour les Soviétiques – un moyen de remodeler des territoires sauvages et rebelles ainsi que leurs populations à l’aide d’atomes prolétariens. Sous cet angle, l’héritage nucléaire civil de l’Ukraine est un vestige de l’ère post-stalinienne.

Dans un troisième article, Kacper Szulecki, professeur en gouvernance internationale du climat, revient sur la mobilisation citoyenne polonaise à la suite de la catastrophe de Tchernobyl  La gestion par les politiques de la pollution radioactivé a suscité une défiance des citoyens et une politisation par le bas. Échappant en grande partie au contrôle démocratique, la question nucléaire pose toujours question aujourd’hui: “Quatre décennies après la catastrophe de Tchernobyl, les leçons tirées de cet événement sont plus cruciales que jamais. La guerre totale menée par la Russie contre l’Ukraine a replacé la sûreté des réacteurs et le risque nucléaire au cœur de la politique européenne. De l’occupation de la zone d’exclusion de Tchernobyl à la militarisation de la centrale nucléaire de Zaporijia, les installations nucléaires sont devenues des instruments de coercition et de pression géopolitique. On demande une fois de plus aux civils de se fier à des assurances données dans un contexte de secret, de censure et de guerre.

L’autrice et traductrice Yaryna Grusha met en avant dans son témoignage l’impact de la catastrophe de Tchernobyl sur les enfants ukrainiens issus de la zone d’exclusion. Née quelques mois après l’explosion dans une famille évacuée de la zone, l’autrice souligne les effets de la dissimulation par le régime et des déplacements forcés de la catastrophe, ainsi que les conséquences médicales et psychologiques transgénérationnelles qui en sont issues. Elle relève toutefois une conséquence inattendue : les liens transnationaux forgés grâce aux aides humanitaires qui ont été mises en place. “Cette épreuve qui n’a pas réussi à me briser, conclue-t-elle son essai, m’a rendue plus forte. C’est peut-être là que réside la clé de ma (mal)chance paradoxale.”

Enfin, le chercheur en philosophie environnemental Adrian Ivakhiv, explique à quel point Tchernobyl, qu’il qualifie d’“hyper-événement”, a bouleversé la réalité soviétique et a donné un aperçu clé des différents futurs que la planète. L’auteur analyse la manière dont la catastrophe résonne à travers plusieurs dimensions – géopolitique, écologique et ontologique – tout en soulignant l’émergence d’une zone d’exclusion devenue emblématique des « zones sacrificielles » de la modernité. Il explique ainsi comment l’Ukraine est devenue un champ de bataille clé, manifestation d’un concentré d’humanité transformant la planète entière: “La Zone n’est pas la zone d’exclusion de 30 kilomètres. C’est tout le contraire : la Zone, c’est nous, les humains qui transformons la surface de la Terre à une échelle géologique.

Ce passionnant numéro est illustré par les images de Yana Kononova tirées de sa série “Desperation of Landscape” (2023) explorant les conséquences environnementales de la guerre russe en Ukraine. 


Illustration: Page d’accueil du site du London Ukrainian Review au 29 avril 2026.